Hamza Albakri

French below

Hamza Albakri studied French language and literature as a bachelor. I worked in the field of alternative education before starting a masters in development studies. Published different short stories after participating in the Ramallah short stories workshop” in 2019. During this quarantine time, life seemed to be very questionable. Meanwhile, through the act of writing, I started discovering some answers.

A student in Paris, Hamza Albakri is from Hebron. In the form of weekly short stories mixing fiction and reality, he shares his doubts, his concerns, and broader questions. This confinement is, for him, an opportunity to reflect on the issues and challenges preexisting in Palestine, the constant uncertainty that punctuates daily life, the confinement of an expatriate student but also new forms of hope and solidarity.


Hamza Albakri a étudié la langue et la littérature françaises lors de son baccalauréat. Il a travaillé dans le domaine de l’éducation alternative avant de commencer une maîtrise en études du développement. Il a publié différentes nouvelles après avoir participé à «l’atelier de nouvelles de Ramallah» en 2019. Pendant cette période de quarantaine, la vie semblait très questionnable. Durant ce temps, par l’écriture, il a commencé à découvrir des réponses.

Etudiant à Paris, Hamza Albakri est originaire d’Hébron. Sous forme d’histoires hebdomadaires mêlant fiction et réalité, il partage ses doutes, ses préoccupations, et ses questions plus larges. Cet enfermement est, pour lui, l’occasion de réfléchir sur les enjeux et défis préexistants en Palestine, l’incertitude constante qui ponctue le quotidien, l’enfermement d’un étudiant expatrié mais aussi de nouvelles formes d’espoir, et de solidarité.

Semaine 1

Le noyer et la limite de l’illusion

Je me tenais devant la grande horloge murale suspendue au-dessus de la porte de la maison. Je l’avais enlevée du salon et je l’ai accroché au-dessus de la porte après qu’elle a perdu sa valeur sauf au moment où je sors. Encore quatre minutes avant 7 heures. J’ai mis ma chaussure de sport usée doucement, réfléchissant à son trou, qui n’a cessé de s’élargir, sans qu’aucune limite ne puisse l’arrêter. Je me suis levé et ai tourné ma tête vers elle, deux minutes avant 7 heures. J’ai desserré l’élastique de mes cheveux et je l’ai refait, j’ai allumé la lampe de la salle de bain, je l’ai éteinte, puis j’ai sauté plusieurs fois en l’air. 7 heures sonne,  j’ai ouvert la porte de la maison et ai couru.

Ma seule pensée était de fuir les murs, les plafonds et les portes. J’ai couru jusqu’à atteindre le millième mètre et je me suis arrêté. Je n’ai pas le droit d’aller plus loin. Je me suis tourné vers l’est et à mille mètres, je me suis arrêté. Puis je me suis retourné et j’ai couru vers le sud et au millième mètre, je me suis arrêté. J’ai été étonné que, à mon insu, je n’ai pas fait un seul pas après la limite admissible, comme si l’air était devenu un haut mur solide. J’ai regardé autour de moi, j’étais seul devant mon mur imaginaire. Chaque fois que quelqu’un s’approchait de moi jusqu’à ce que je le vois, il s’en allait. J’ai senti que j’étais à nouveau confiné, j’étais terrifié et je suis rentré, me rappelant le jour où ils ont annoncé que le confinement avait commencé.

Je marchais dans la rue vide et chantais une mélodie cacophonique, regardant par les fenêtres, où j’ai vu tout le monde accolés aux écrans de télévision avec une seule voix qui parle. À la fin du discours, la place autour de moi s’est remplie, tant de gens apeurés et en fuite. Cette ville deviendra notre vision et sa finalité, l’horizon s’arrêtera à sa limite et alors tout ce qui est plus loin apparaîtra comme un mirage. Divers messages me sont parvenus, m’avertissant du départ de ceux que je connais, souhaitant nous rencontrer prochainement. En fait, je n’avais pas l’intention de partir, mais un sentiment d’aliénation m’a rempli le corps ce jour-là. Comme si l’éloignement en est devenu double, et avec chaque message de départ, le nombre augmentait.

Après avoir couru, je suis rentré chez moi à bout de souffle, j’ai fermé la porte et je l’ai verrouillée comme si c’était mon refuge et ma sécurité. J’ai senti qu’une autorité quelconque contrôlait mes pensées, ma réalité. J’ai rempli un verre d’eau, puis un deuxième et un troisième jusqu’à ce que je sois satisfait. Je me suis assis sur mon canapé et je me suis souvenu d’une histoire de ma grand-mère dans laquelle elle avait dit: “Dieu maudit les frontières, celui qui les a inventées et celui qui les a dessinées, à cause de cela, nous avons perdu le noyer que ton grand-père a planté pour notre voisin, depuis, je le voyais comme un arbre étrange et triste. Chaque jour, l’arbre s’inclinait vers nous, mais le mur était plus fort. Puis elle a terminé, après un moment de silence, “Penses-tu mon cher petit, que si les frontières tombent, il y aura encore des réfugiés?” Puis j’ai continué à répéter sa phrase dans ma tête, Dieu maudit les frontières, son inventeur et son dessinateur. Il me semblait que toutes les frontières de mon monde étaient artificielles, mais je ne connaissais pas de monde sans elles. Au contraire, les frontières existent entre ma maison et mon école, entre ma ville et mon université, entre les rives du fleuve et au milieu de la mer.

Mais parmi tout ce chagrin, j’ai senti que je n’étais pas seul, et qu’un jeune homme comme moi pouvait aussi être assis sur son canapé et réfléchir à ce que je pensais. Et si mon esprit se libère de ce qu’il a dessiné à l’intérieur et à l’extérieur, le résident en Inde, le fermier en Chine, le peintre au Liban, le musicien en Égypte, le fugitif dans un bateau de Syrie, le réfugié en Grèce ou en Jordanie, la révolutionnaire en Irak, le pauvre au Venezuela et le danseur en Espagne, seront plus proches. Et quand j’ai réalisé que les frontières entre les cultures, les peuples et les gens n’avaient aucun sens, j’ai décidé de sortir ma tête de la petite fenêtre et de crier, crier et crier, ma voix ne sera arrêtée par personne. Chaque fois que j’appelais quelqu’un, j’étais ravi de la réponse, sauf quand j’ai appelé ma famille pour savoir s’elle avait assez des provisions, ce n’est qu’un silence affamé qui m’a répondu.

Semaine 2

Le vignoble béni

Je suis réveillé par les cris de ma mère qui tapait à la porte et disait d’une voix ferme qu’il est six heures passées, et que les raisins sur les vignes attendent d’être cueillies et pressées. Nous avons, moi et mes frères, mis nos vêtements les plus anciens. Munis de ciseaux et de couteaux, nous sommes allés vers le vignoble. Après trois heures de travail, cueilli et transporté derrière la maison, l’odeur du pain au thym a annoncé l’heure du petit déjeuner, mon oncle est arrivé à l’heure avec du fromage blanc et des pierres de « Hiwar » (pierre blanche utilisée pour nettoyer le raisin).

Alors que je n’ai pas encore fini mon pain au thym, mon père s’est levé comme d’habitude – comme un vaisseau spatial : il bouge tout le temps – et commença à mettre le raisin dans des sacs.

J’ai retroussé mes bas de pantalon, ai lavés mes pieds, suis monté sur le premier sac et ai commencé à le presser. De temps en temps, mon oncle ajoutait des pierres de Hiwar. Ma mère lui jetait des coups d’œil, ne cachant pas ce qu’elle avait sur le bout de sa langue et lui demande d’arrêter. Il n’y a pas une année qui passe sans qu’il n’en mette trop. Dès que nous avons terminé de presser, et que toutes les marmites se soient remplies, nous avons allumé un feu en-dessous pendant deux ou trois heures.

Les bras derrière le dos, avec sa petite taille, ma grand-mère passe entre les marmites, puis s’adresse à tout le monde, “Où est la marmite du Malban (sorte de nougat)!”, Alors mon père rit, soulignant qu’il n’oublie pas son amour pour elle ainsi que sa marmite qui est sur un autre feu en attendant qu’elle y ajoute la semoule. Mes frères et moi sommes allés chercher du bois pour allumer le feu. En chemin, nous sommes passés près de la cuisine, où nous avons entendu ma sœur maudire la maqlouba (plat palestinien avec du riz), le raisiné, les hommes et la société. Après avoir rapidement et silencieusement mangé à cause de notre grande faim, nous nous sommes assis pour le café, ma mère a commencé à conter les avantages de la vigne, son arbre béni. Elle a farci ses feuilles roulées, elle les en a confites de raisins verts, elle a mangé ses récoltes, et a séché les raisins secs, et maintenant elle cuit son malban et son raisiné pour l’hiver.

Lorsque nous avons allumé le feu et que ma grand-mère a prié pour que Dieu nous éloigne de l’enfer, nous avons mis une grande marmite (que nous appelons le Dist) pleine de tous les raisins et le jus par-dessus, puis nous sommes allés chacun dans notre lit pour voler une sieste et un petit rêve. Mon père est resté pour garder le feu. Trois autres heures d’attente se sont écoulées et lorsque la soirée s’est approchée, ma mère a apporté son luth et ma sœur son tambour et ont commencé à jouer et à chanter et chaque fois qu’ils terminaient une chanson, mon oncle poussait des cris de joie pour le résiné et les raisins. Après cinq heures de cuisson du raisin, nous nous sommes tous calmés, ne laissant que mon père et ma mère près du Dist. C’est le moment de la décision, si l’un d’eux tarde, le résiné gèle ou coule. Dès qu’il l’ont enlevé du le feu, mon père a reproché à ma mère d’être en retard et elle lui a répondu que c’était lui qui s’était précipité.

Puis ma grand-mère est venue portant un petit plat et une cuillère, elle a versé un peu de raisiné chaud et l’a gouté avec son doigt, elle n’a prononcé aucun mot et n’a montré aucune expression. Ma mère était enthousiaste et lui a posé des questions sur l’état et les conditions du raisiné, ma grand-mère a souri et a dit: “Gloire à mon Créateur, c’est du miel doux et sucré ce raisiné, il n’y a pas mieux, Ô mon Seigneur, qu’ils Vous donnent le bien-être et la santé. Bonne année à tous.”

– Bonjour, qu’est-ce qu’il t’arrive, tu es debout dans la cuisine depuis cinq minutes sans bouger, maudissant ton assiette sans manger, dit ma colocataire française.

Je me suis réveillé avec mes souvenirs et sortant de mes pensées, j’ai trempé un morceau de pain dans le résiné, puis je l’ai mangé et j’ai répondu :

– C’est ce qu’on appelle le raisiné, il provient de notre terre, de nos raisins que nous avons pressés avec nos mains et nos pieds. Quand j’ai fini ma phrase, j’ai froncé les sourcils

– Pourquoi tu as froncé tes sourcils et pincé tes lèvres?

– C’est la dernière quantité qui reste de notre résiné : mon père et mes oncles ont vendu nos terres, leurs arbres ont été abattus et des murs de béton vides ont été érigés au-dessus.

– Ce n’est pas grave, lorsque l’épidémie sera terminée et les frontières rouvertes, vous importerez le résiné de l’étranger ! a-t-elle dit, puis elle a disparu derrière le mur.